La déconnexion entre l'effort et le salaire est totale

Publié le par Intercentre CFE-CGC Alcatel-Lucent

Nous publions ci-dessous un large extrait d' une interview particulièrement pertinente de l'économiste Dominique PLIHON, parue dans la revue Entreprise & Carrières n° 970 du 29/09/2009.

Les salariés assument seuls, aujourd'hui, tous les risques liés au capitalisme. Que ce soit en termes de rémunération ou de conditions de travail. Sans solution sociale, ce dévoiement de la logique du profit pourrait se retourner contre le système lui-même.


E & C : Aujourd'hui, la prise de risque, au fondement du système capitaliste, n'est plus, selon vous, assumée par l'actionnaire, mais par le salarié. Pouvez-vous expliquer cette mutation ?

Dominique Plihon : Le capitalisme est un système fondé sur la logique du profit, selon l'idée que les dividendes rétribuent la prise de risque des actionnaires. Or, la libéralisation financière qui a supprimé les obstacles aux mouvements de capitaux a largement bouleversé cette donne au détriment des travailleurs. Le capital peut, aujourd'hui, se déplacer quasiment en temps réel en tous les points de la planète, tandis que le travailleur, dans 95 % des cas, reste lié à son lieu de vie. Dans le même temps, le capital, qui servait à financer l'industrie, semble devenu une fin en soi. L'important n'est plus tant ce qu'on produit que ce que ça rapporte. Au tournant des années 1970-1980, le rapport de force entre le capital et le travail s'est donc complètement déplacé, en mettant en concurrence les salariés entre eux à l'échelle du monde. Dans le même temps, la notion de risque a migré de l'actionnaire vers le salarié, selon une logique «pile je gagne, face tu perds» ; si mon investissement ne rapporte pas assez, j'investis dans autre chose ou je délocalise la production.


E & C : Quelles sont les conséquences de cette mutation pour le salarié ?

D. P. : Au niveau microéconomique, les conséquences sont immenses et se font sentir tant au plan des rémunérations que des conditions de travail. Alors que, selon une saine gestion capitaliste, il semblait normal d'indexer les salaires réels sur les gains de productivité, la déconnexion entre l'effort et le salaire est, aujourd'hui, totale. Au plan des conditions de travail, cette logique pèse dramatiquement sur les salariés. La mise en concurrence des travailleurs et des Etats a permis de passer progressivement d'un taux de 2 % à 3 % de rentabilité du capital à celui de 15 %, obtenu non par le progrès technique, mais par l'augmentation constante de la pression et le chantage à la délocalisation. Des situations dramatiques, comme celles que l'on peut observer à France Télécom ou chez Renault, aboutissant au suicide de salariés, sont le prix à payer pour augmenter les marges bénéficiaires. A défaut de produire davantage, les salariés sont condamnés à perdre leur emploi. Le postulat semblant être que les profits, pour leur part, peuvent croître de manière illimitée.


E & C : Ce système est-il viable ?

D. P. : Ce système, dangereux pour les travailleurs soumis à un stress toujours plus intense, n'est, au demeurant, pas viable d'un simple point de vue économique, car il n'est pas soutenable. La main invisible du marché, supposée faire servir l'intérêt privé au bien-être de tous, selon Adam Smith, ne permet pas une saine répartition des efforts entre le capital et le travail. Ce système ne peut plus s'autoentretenir que grâce à l'endettement des ménages. Au final, ce sont, en effet, les mêmes personnes qui voient la rémunération de leur travail stagner, voire baisser, et qui sont supposées acquérir les biens qu'elles produisent. Là où Ford veillait scrupuleusement à ce que ses employés puissent s'offrir la fameuse voiture sortie de ses chaînes en les rémunérant suffisamment, les biens produits aujourd'hui tendent à n'être accessibles aux travailleurs que moyennant le crédit. C'est ce qu'on a vu aux Etats-Unis avec la fameuse crise des subprimes . La crise de 2007, avant d'être financière, est donc, au fond, une crise sociale liée, au plan macroéconomique, à un partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail, qui n'a cessé d'être déséquilibré au profit du capital.

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